À propos des réseaux prétendument sociaux
On m’a demandé pourquoi j’étais si sévère au sujet des réseaux sociaux. La personne qui m’interpellait était surprise du contraste entre ce que j’en disais il y a 10+ années et ce que j’en dis aujourd’hui. Pourtant, je n’ai pas changé d’avis sur les réseaux sociaux. Mais ces réseaux, eux, ont changé.
Les vieux réseaux sociaux
Dans une autre vie, j’ai donné pas mal de formations à Facebook. À l’époque, il n’y avait pas encore de livres et de cours sur le sujet. J’essayais de montrer en quoi ils changeaient la donne, notamment dans le monde ecclésial et paroissial.
Facebook était un moyen sympathique et efficace de se mettre en lien avec sa famille, ses amis, ses connaissances. Sa grande originalité, c’était que les internautes consultaient et publiaient des contenus. Parfois, des communautés se réunissaient dans des groupes. Les pages n’existaient même pas.
Ensuite, les pages sont arrivées et les entreprises ou organisations se sont mises à publier. Mais la dynamique restait proche des débuts.
Puis, ils sont partis en vrille. Les réseaux sociaux sont devenus des outils pour capter l’attention, et rien d’autre. Susam Pal en fait un bel historique dans Attention Media ≠ Social Networks.
Le contrat est rompu
C’est Seb Sauvage qui a publié un excellent résumé sur ce glissement en partageant le lien de Susam Pal dans son Shaarli.
Les réseaux d’aujourd’hui ne sont plus sociaux, parce qu’ils cassent les principes de base:
- ils ne me permettent plus de recevoir toutes les publications des entités sociales (personnes ou organisations) auxquelles je me suis connecté
- ils me forcent à voir une masse de publications auxquelles je ne me suis pas connecté
Ces réseaux ne peuvent plus être qualifiés de «réseaux sociaux» si le «graphe social» est volontairement sabordé; si les liens sociaux que j’ai choisis et construits ne sont pas respectés.
Ces «outils» ont suivi l’implacable logique de la merdification. Un service se merdifie parce qu’il ne cherche plus qu’à satisfaire celles et ceux qui les financent. Au mépris des internautes qui leur avaient donné toute leur valeur, qui s’en retrouvent prisonnières ou prisonniers (ou pensent l’être).
Les problèmes ne sont pas récents
Désormais, X/Twitter est repaire complotiste ou fascisant. Facebook un EMS (établissement médico-social) en ligne qui entretient la dépendance. LinkedIn est une compilation de ce que le développement personnel propose de pire. Et presque tous les autres suivent la même logique malsaine et inutile.
Les dérives qui y existent ne sont pas nouvelles. Elles ne sont pas que les conséquences des positions douteuses d’Elon Musk ou Mark Zuckerberg. Elles sont seulement la conséquence d’une stratégie vénale qui a abdiqué toute éthique.
Le capitalisme de surveillance s’alimente de ces réseaux. Il est logique de licencier ses équipes de modération s’il est possible de gagner plus en ne contrôlant rien. Si l’ignoble rapporte beaucoup, autant le laisser prospérer.
À titre personnel et institutionnel, nous avons à nous regarder en face sans complaisance comme nous continuons à alimenter la bête. Je me mets dans le lot pour mes usages professionnels de sites que toute décence devrait rendre infréquentables.
Framablog propose une excellente bande dessinée dans son billet Attention à l’économie de l’attention:
Parce que les phénomènes d’addiction aux médias sociaux ne sont pas apparus spontanément mais ont savamment été mis en place par les GAFAM, et qu’il faudrait sans doute que ça se sache un peu plus…
Le réseau social n’est pas mort
Pourtant, les réseaux sociaux ne sont pas morts. Se mettre en lien avec des personnes choisies, lire toutes leurs publications et ne pas être envahi de publications non sollicitées est toujours souhaitable.
En relisant le Manifeste du Web indépendant, qui a bientôt 30 ans, on se dit que sa vision de l’avenir était visionnaire. S’il existe la moindre possibilité de merdification, un outil est condamné à terme. Je ne sais pas quand, mais je connais le chemin.
Il y a quelques jours, je postais Réseau social Mastodon protestant. Mastodon est aujourd’hui le seul réseau vraiment social. Il empêche par conception le rachat pour le profit. Ou, dit autrement, il est conçu pour ne pas pouvoir être récupéré.
Vous pouvez m’y rejoindre pour en parler.