Rejoindre les gens où ils sont
J’entends régulièrement, en contexte d’Église, qu’il faut «rejoindre les gens où ils sont». C’est une jolie formule, mais cela reste en bonne partie un slogan. Les institutions ecclésiales restent marquées par leurs pratiques séculaires. Elles peinent à prendre au sérieux les spécificités du web. Au risque de n’entrer en contact avec personne.
À un endroit & à un moment
Le marqueur très fort des Églises, paroisses et institutions, c’est la logique de l’agenda. Leurs sites sont symptomatiques et proposent des moments précis et des lieux précis.
La possibilité de la rencontre dépend des réalités temporelles et géographiques. Je pourrais la formuler ainsi:
Vous pouvez vivre un moment de théologie, de réflexion, de proclamation, etc. à condition de vous trouver au même moment que nous au même endroit.
Positivement, c’est une occasion de «faire communauté» avec une présence partagée. Des personnes se retrouvent, se serrent la main, se collent une bise, partagent un café.
Négativement, c’est une contrainte très forte de disponibilité et de mobilité. Ce que nous avons à vous proposer, c’est là et à telle heure. Ni avant, ni après, ni ailleurs.
Rejoindre les personnes où elles se trouvent, c’est aussi se déplacer physiquement en des lieux où elles sont déjà, pour d’autres raisons.
Où les personnes se trouvent dans leur propre parcours
Bien entendu, derrière le «où ces personnes sont», il y a aussi une considération plus symbolique. Les rejoindre où elles sont, c’est leur proposer des moments et des contenus qui sont importants à un moment précis de leur vie.
Chaque parcours de vie est singulier. Les attentes sont diverses et parfois implicites. Mais il est raisonnable de penser que chacun et chacune peut trouver quelque chose qui lui parle dans son présent et son vécu.
Reste à savoir quoi, où et quand. C’est loin d’être trivial.
Savoir ce que «les gens» veulent
Ce qui m’interpelle souvent chez les diacres et pasteur·e·s, c’est la prétention de savoir que ce «les gens» veulent. Je ne doute pas un instant qu’il y a des retours nombreux sur ce qui est proposé dans leurs pratiques. Ce qui a plu, ce qui a déplu, ce qui est arrivé au bon moment, une parole qui libère…
Tout cela est vrai. Mais avec un biais important, ces retours sont ceux de personnes qui étaient là à un moment précis et à un endroit donné. Et les autres? Toutes celles et tous ceux qui, justement, n’étaient pas là.
Extrapoler des attentes à partir du groupe de «nos gens», c’est courir le risque de ne rejoindre personne d’autres. C’est peut-être, pour reprendre Paul Watzlawick, faire «toujours plus de la même chose». C’est peut-être proposer exactement ce qui a fait qu’elles et ils n’étaient pas là.
Dans le domaine du web, j’ai appris que nous ne savons pas qui utilisera un site, quand et comment. J’ai envie de dire que je ne sais ni le jour, ni l’heure, ni le comment, ni le «d’où», ni le pourquoi.
Nous nous trompons souvent, les statistiques nous le démontrent. Nous projetons souvent des vérités qui s’avèrent très relatives. Nous pensons nos idées géniales et elles échouent parfaitement. C’est un exercice d’incroyable humilité qui contraste avec la prétention dont je parlais plus haut.
Cela tient en bonne partie à la nature même du web. Si elle est prise au sérieux, il faut en tirer les conséquences. Et (se) les rappeler toujours.
Web asynchrone et dématérialisé
Dans un billet sur les intelligences artificielles (IA), Elio Jaillet signalait que (je souligne):
Peut-être y a-t-il là une donne culturelle: ces Églises n’ont pas développé de discours sur la technique, ou alors seulement de manière indirecte, en lien notamment avec leur positionnement en bioéthique.
Il a, hélas, raison. Sans entrer dans les discussions difficiles sur les IA, on a l’impression que même les rudiments du web ne sont pas intégrés. Ils sont peut être compris, mais pas intégrés. Pour rappel, le web est:
- asynchrone
- il n’y a pas besoin d’être en ligne au moment de la publication pour utiliser un contenu (même s’il existe des exceptions comme le streaming)
- dématérialisé
- il n’y a pas besoin de se trouver à un endroit précis ou de disposer d’un matériel particulier pour le pratiquer
Le contraste est cruel avec la «logique de l’agenda» (un temps & un lieu) qui prédomine encore. Prétendre rencontrer les personnes où elles se trouvent leur imposant des lieux et des moments, c’est impossible. Point.
Nous savons où les personnes se trouvent
Pourtant, je sais très bien où les personnes se trouvent. Tous âges confondus, c’est plus de 90% de la population sur le web. Et le mantra «des vieux» ne fonctionne pas, avec plus de 80% de la population en ligne. Elles et ils y passent beaucoup de temps, quel que soit leur âge. Je ne peux ni ne veux rien dire de plus. C’est là que ça se passe, c’est une donne.
Nos contemporains sont en ligne et y consultent du contenu. Il y a une place pour les contenus théologiques, spirituels, réflexifs. Toutes les autres considérations sur les réseaux sociaux ou quel réseau social précis, les blogs ou les sites institutionnels, les applications ou les messageries, etc., sont de trop. Ce sont déjà des projections qui n’apportent que peu à la réflexion
Je peux être rejoint où que tu sois
En publiant sur ce blog, comme d’autres qui proposent du contenu en ligne, je ne rejoins personne. Je propose à celles et ceux qui le souhaitent de «me rejoindre où je suis».
Pas besoin de me demander si je colle à leurs attentes. Je ne prétends pas savoir ce qu’elles pourraient être. C’est à ces personnes de le découvrir. De tester mes contenus, de s’en satisfaire ou non, d’aller plus loin, de changer de crèmerie.
Ces internautes peuvent me rejoindre dans mon propre parcours, avec mes réflexions du moment, où je me trouve.
Ce que je sais, c’est que mon site est accessible en tout temps, de manière anonyme, sans cookies, gratuitement, de partout, sur n’importe quel périphérique. C’est la magie du web ouvert, tel qu’il devrait être. Sur ce point, on pourrait débattre des réseaux sociaux et des applications.
Je renonce avec soulagement à toute prétention à rejoindre (activement) quiconque. Toute autre manière d’imaginer la rencontre sur le web ne sera que déceptions et fatigues. La phase active, l’«acte de rencontrer» est dévolue aux internautes. C’est ainsi, par essence, parce que c’est le web.