S’extraire de la théologie (pour faire de la théologie)
Les débats ecclésiaux et théologiques sur les intelligences artificielles (IA) ne sont pas toujours à la hauteur des enjeux. Souvent, c’est ailleurs que se trouvent les écrits les plus stimulants, y compris d’un point de vue théologique.
Analogie
Dans ses Liens repérés durant la semaine du 9 février, le CIDOC (Centre pour l’information et la documentation chrétiennes) proposait un renvoi vers L’intelligence artificielle met-elle en crise la théologie?.
Cet article n’aurait pas du faire partie des liens, tant il est problématique. La conception de la théologie qui qui est est défendue est idéalisée. Toute vraie théologie serait une «rencontre avec Dieu». Mais cette conception du 4e siècle est-elle toujours actuelle? Les Lumières sont passées par là.
Ce billet accumule des affirmations discutables comme «Si ChatGPT peut […] produire un sermon correct en trente secondes». À elle seule, cette idée mériterait un article. Non, une prédication correcte n’est pas produite par une intelligence artificielle générative en 30 secondes. Sauf si le sermon attendu n’est qu’une (tentative de) transmission de contenu.
Mais le plus grand problème de l’écrit de Michel Siegrist reste l’utilisation de l’analogie. Parler des IA par des images de «prothèse», «orthèse» et «auxèse» entrave la réflexion. Ces analogies ne sont pas opérantes (comme souvent quand elles sont utilisées en théologie). Pire, elles stoppent tout réflexion en nous enfermant dans des réalités physiques.
Ce qui a été dit dans Enjeux de la curation de contenu reste valable. Mais le travail de curation du CIDOC a perdu un peu en crédibilité. Je vais continuer à le suivre, pour le moment.
Excursus 1
Il y a quelques jours, le développeur web Dave Rupert a publié Write about the future you want. Ce billet de blog qui parle de la réalité de ses pairs est un véritable programme en 3 temps: se plaindre des problèmes, proposer des solutions, imaginer un futur meilleur.
Sorti du cadre du développement web, c’est un discours théologique et ecclésial pertinent. Dénoncer (par exemple les inégalités), agir (dans le monde), proclamer (le salut ou un monde meilleur).
Son dernier paragraphe pourrait bien être une péricope qui se prête à l’exégèse:
Often people need you to show, not tell the alternative. You need to paint a picture. Not a full complete picture, but one where a person can paint themselves in it. When people want change and bad change is happening all around them, that’s a hopeless place. Build a raft of opportunity that people can latch onto in the rough open waters, instead of hitting them with spears.
Une prédication de Dave Ruppert sur son article pourrait être bien plus percutante que celle du professeur Siegrist et son «sermon ChatGPT en 30 secondes».
Confusion
Pour l’EERS, Elio Jaillet a propose un bon panorama ecclésial sur les intelligences artificielles dans L’IA et les Églises. Positionnements théologiques et enjeux éthiques. Malheureusement, les prises de position de ces institutions est rarement à la hauteur des enjeux.
Il y parfois confusion entre intelligences artificielles et grands modèles de langage (LLM). Les IA génératives (ChatGPT, Google Gemini, etc.) ne sont pourtant qu’une toute petite partie de l’IA. C’est très limitatif et n’aide jamais à la compréhension.
Les thématiques traitées relèvent en majorité de l’anthropomorphisme, de la rédaction, de la relation pastorale. L’Église catholique romaine propose une réflexion beaucoup plus large, au prix de la complexité. Il y aurait intérêt à séparer avec clarté le discours sur les IA générales et les cas spécifiques des IA génératives.
Excursus 2
Arthur Perret, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication propose des réflexions mieux ciblées. Dans son billet Fact-checker l’IA? Avertissement à propos d’une double contrainte, l’accent sur les grands modèles de langage est immédiat.
Son avertissement est tout simple, beaucoup plus que les analyses ecclésio-théologiques:
Où l’on voit à quel point il est aberrant de vendre ces outils sur la promesse d’obtenir des réponses y compris dans des domaines dont on ne connaît pas le vocabulaire ou les textes clé. Les LLMs ont une forte propension à répondre y compris lorsqu’ils ne devraient pas le faire; il faut donc penser à tester leur fiabilité en leur demandant de parler de ce qui n’est pas dans les documents… Mais comment le faire quand on ne le sait pas déjà? Et comment vérifier les citations de textes considérés comme fondateurs, si on ne les connaît pas soi-même?
Ce même accent sur les LLM est précisé dès l’encadré initial de son article L’intelligence artificielle générative dans l’impasse informationnelle. En quelques phrases, il propose une analyse bien plus opérantes que des grands colloques:
Ce qui caractérise ChatGPT […], c’est que la relation entre les discours et les faits échappent à sa définition du sens. Peu importe qu’on réduise son taux d’erreurs: le problème est qu’il s’exprime sous un régime de vérité bien particulier, qui traite les faits sous l’angle communicationnel plutôt qu’informationnel.
Fin des opérations?
theologique.ch a redémarré il y a à peine plus d’un mois. La lassitude est déjà bien installée. Le web sans débats ni interactions n’est pas stimulant. Tout semble tourner à vide dans ce petit monde protestant romand.
La honte d’être croyant d’Antoine Nouis interpelle. Mais il n’infléchira pas mon envie de tout bazarder dans quelques jours. Ou pas.
Les quelques sites suggérés dans Découverte du web protestant francophone restent recommandables. Celle liste a été complétée d’une nouvelle version du blogroll: Sites protestants réformés de Suisse romande.