Là où tu vas (Étienne Davodeau)
J’ai beaucoup aimé la bande dessinée (BD) Là où tu vas. Voyage au pays de la mémoire qui flanche d’Étienne Davodeau chez Futuropolis. Elle parle du métier de Françoise Roy, compagne de l’auteur, qui accompagne des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.
Pour une présentation de l’ouvrage, je vous renvoie à l’article du journal québecois Le Devoir: Dans «Là où tu vas», Étienne Davodeau interroge, à hauteur humaine, notre rapport à la mémoire et à la dignité. Je me limiterai ici à dire ce qui a interpellé le théologien.
Force de la narration
Cette BD sonne comme un rappel que les histoires peuvent parler de thématiques difficiles et apporter des réflexions profondes. Les traités théologiques et les articles argumentatifs peuvent parfois nous faire oublier que la forme narrative est puissante. Une grande partie du Nouveau Testament est narrative; une bonne partie de l’Ancien Testament est faite de récits.
L’auteur a résisté à la tentation d’une présentation, même courte, de son travail. Il nous plonge directement dans la narration. De ce point de vue, la postface de Françoise Roy est superflue, alors que les «pistes à suivre» en fin d’ouvrage sont pertinentes.
Niveaux de narration
Dans Là où tu vas, il y a 3 niveaux qu’Étienne Davodeau entremêle avec finesse:
- le travail de Françoise Roy, protagoniste de l’histoire, qui structure tout le récit
- les différents épisodes avec les personnes qu’elle accompagne, qui forment des «petites» histoires
- les enjeux et les défis de la création de cette bande dessinée, qui se matérialisent dans les discussions entre l’auteur et sa compagne
J’ai trouvé judicieux l’intégration du métadiscours dans la narration principale. Quelques cartouches apportent les informations nécessaires, mais tout le reste du métadiscours fait pleinement partie du récit. Et surtout, pas de paratexte comme des notes de bas de pages.
Récits de seconde main
L’auteur n’a pas accompagné Françoise Roy et a composé tous les «petites» histoires en fonction des témoignages (à une exception près). Il n’est pas témoin oculaire d’une grande part de ce qu’il nous raconte.
L’enjeu n’est donc pas l’exactitude de ce qui est rapporté, mais celui de sa crédibilité. La BD se prête très bien à l’exercice. Elle anonymise les témoignages par le dessin sans perturber la lecture.
La question des témoins oculaires (ou non) et des récits de seconde main est évidemment une question herméneutique centrale dans les évangiles.
Poids des mots
Finalement, j’ai beaucoup aimé le soin apporté au choix des mots et des expressions. Le métadiscours porte souvent sur des questions terminologiques. Le sens du détail de Françoise Roy est passionnant; la manière d’en rendre compte d’Étienne Davodeau est précieuse. Quand il est question de maladies mentales, le sens des mots est si important.
Les textes anciens auxquels sont confrontés les théologien·ne·s sont marqués par leur époque de patriarcat. Des esprits chagrins s’indigent à chaque fois qu’il y a des discussions sur le langage épicène ou la féminisation.
Le langage façonne la pensée. Je vous invite à poursuivre votre réflexion par la vidéo en bas de la page d’accueil du psycholinguiste Pascal Gygax. Vous y apprendrez peut-être que l’écriture inclusive vient de la théologie protestante des années 1970.