«Autrement» et autres expressions minées

J’avais écrit en d’autres temps et d’autres lieux un billet sur les expressions que je considère comme minées dans la communication en Église. Je réactualise cet ancien article avec quelques autres mots et tournures de phrases.

Le facteur déclenchant, c’est une personne peu habituée au langage ecclésial qui m’a interrogé l’autre jour. Elle ne comprenait pas ce qu’est un «culte autrement». Elle a pourtant essayé de saisir la signification de l’expression en lisant attentivement le papillon. Sans succès.

«Culte autrement»

Je vois régulièrement des paroisses qui annoncent des «cultes autrement». Même si je suis théologien, même si je travaille dans le service communication d’une Église, je dois bien admettre que je ne comprends pas ce que cela signifie. Mais mon bagage institutionnel me permet de reconstituer ce que cela pourrait signifier. «Autrement» peut porter sur le lieu, le temps, le style de musique, la liturgie… et bien d’autres choses que je n’essaie pas de lister.

Pourtant, la locution «autrement» appelle une référence pour comparaison. Un «culte autrement» est différent… mais de quoi?

Pour comprendre la différence, il faut postuler une norme ou une référence. D’une part, cela demande un effort non trivial. D’autre part, cela pose la question de cette norme, et en premier lieu de son existence.

Pour une personne coutumière de la vie paroissiale, la norme peut être facilement reconstituée par l’habitude. Mais pour une personne hors des cercles ecclésiaux, l’exercice impose d’imaginer la norme. Quand un «culte autrement» est un bon moment sympathique et vivant, faut-il en déduire que l’ordinaire est un mauvais moment désagréable et moribond?

Toutes les caricatures sont possibles. Mais je crois que cet «autrement» sans explications invite à biaiser la réalité. C’est d’autant plus triste que je vois souvent ces initiatives dans un contexte de recherche de nouveaux publics.

Trouver de nouvelles personnes pour des moments réussis, c’est parfait. Mais les inciter à penser, peut-être, que les autres moments sont mièvres, c’est raté.

Il est facile de supposer la nouveauté meilleure, au mépris de ce qui est habituel. Un grand danger de l’«autrement», c’est le dénigrement implicite de ses propres activités «ordinaires».

Je souris en rédigeant ce passage, me rappelant que je donne des coups de mains depuis des années au calendrier l’Avent Autrement. Autant vous dire que je n’aime pas beaucoup la formule, mais elle existait avant mon arrivée. Force est de constater que ce nom est devenu une marque et que cela fonctionne.

Pour l’anecdote, je vous signale que l’on trouve, dans d’autres domaines, des activités «vraiment autrement». On passe au stade supérieur. Je ne peux m’empêcher de penser que cela signifie:

Nous vous proposons un «machin vraiment autrement». D’autres vous proposent des «choses prétendument autrement». Mais elle ne sont que normales. Nous allons vous démontrer qu’«autrement» signifie, vraiment!

«Culte intergénérationnel»

Je rencontre aussi l’expression «culte intergénérationnel» que je trouve mauvaise. En premier lieu, parce que le culte ne me semble pas cibler, par principe, une génération ou l’autre.

Comme pour le passage précédent, je pourrais tirer cette déduction:

Comme ce culte est annoncé comme intergénérationnel, j’en déduis que les autres ne le sont pas. Alors à qui s’adressent-ils?

On pourrait s’amuser sur la question des multiples générations. Un culte intergénérationnel pourrait bien regrouper les 50+ ans et les 80+ ans. Deux générations mais pas de familles, pas d’ados, pas d’enfants. Est-ce bien cela?

S’il s’agit de toucher les plus jeunes, je préfère l’expression «culte des familles». Ce que je comprends alors, c’est:

C’est un culte comme tous les autres, mais il est spécifiquement conçu pour les familles. Il y aura une activité pour les enfants, voire une participation active. Mais toutes les générations seront bienvenues.

Déposer & discerner

Des groupes de discussion pour «déposer» existent. Pour déposer quoi? L’utilisation de «déposer» sans complément est un bel exemple de dialecte d’Église.

Pourtant, l’idée est bonne. Comme on jette un caillou dans l’eau comme rite pour se débarrasser que ce qui nous pèse, on dépose le fardeau des choses de la vie lourdes à porter.

J’entends parfois des personnes qui «discernent». La notion de discernement est plutôt bien définie, par exemple sur Wikipédia:

Le discernement décrit en grande partie la recherche intérieure d’une réponse à la question si Dieu appelle à la vie consacrée, au ministère ordonné ou à autre vocation. Le discernement pour la vocation sacerdotale est généralement accompagné d’une direction spirituelle qui peut également faire partie de l’année de propédeutique.

De là à proposer sur un flyer (fictif) de «discerner pour mieux déposer»… Bel exemple de patois de Canaan, pour les doctes qui comprennent.

«ouvert à tous»

Inutile de développer longuement. Dire «ouvert à tous», c’est laisser entendre qu’il y a des activités réservées à des publics restreints. Pire, tout ce qui n’est pas estampillé «ouvert à toutes et à tous» devient – de fait, pardon de facto – «réservé au club».

«Venez nombreux!»

J’aime beaucoup lire «Venez nombreux!» sur un papillon. On pourrait préférer «Venez nombreuses et nombreux!», qui nous aiderait peut-être à comprendre l’absurde de la chose.

Je serai clair, c’est expression est un cri de détresse. Je ne peux le comprendre qu’ainsi:

Je suis très inquiet pour le succès de mon activité. Je vous en supplie, venez!

Le grand problème est de transférer l’inquiétude de l’équipe d’organisation en communication. C’est faire porter la responsabilité du succès ou de l’échec à chaque personne qui lit le flyer. Et surtout, tout seul de devant cet appel, je me trouve bien embarrassé pour être soudainement «nombreux».

Une fois, j’ai même vu «VENEZ!!!!», avec les capitales et les 4 points d’exclamation.

En conclusion

Dans tous les cas dont je parle ici, réels ou fictifs, je ne m’exprime pas sur le contenu. Je ne parle que de la manière de communiquer.

Je suis certain qu’il existe d’excellents cultes autrement. Je suis convaincu que des activités intergénérationnelles touchent toutes les générations.

Je me contente de mettre le doigt sur ce que, souvent, nous ne voyons plus quand nous évoluons dans un contexte donné. Notre petit monde, ecclésial ou non, nous est tellement connu que nous ne nous rendons plus compte que nous parlons latin. C’est d’autant plus gênant quand, justement, nous cherchons à toucher d’autres mondes.

Pour la route, je vous laisse cette expression magistrale: «Venez sans autre!» Je l’ai déjà vue sur des papillons. On change alors de galaxie et on passe instantanément de la communication à l’art.