L’Année de la pensée magique (Joan Didion)

En terminant L’Année de la pensée magique de Joan Didion, il m’a semblé évident qu’il avait une place sur theologique.ch. Un livre sur le deuil peut toujours être intéressant. Il l’est.

Un billet impossible

J’avais construit une bibliographie de 30+ livres sur le sujet pour un site sur le deuil, aujourd’hui abandonné. J’y avais collecté des livres de différents types: des romans, de la poésie, des histoires pour parler aux enfants, des témoignages et des monographies plus «techniques». Peut-être que je la remettrai en ligne une fois.

Je souhaitais donc parler du bouquin de Joan Didion, découvert dans le carnet d’Août 2026 de Thierry Crouzet. Mais je n’aime pas le format de la recension. C’est souvent rébarbatif. Et ça passe presque toujours à côté de l’essentiel, surtout quand l’ouvrage est important.

C’était donc presque impossible de parler du livre. Je savais que j’allais me planter.

Ce qu’il y a à dire, c’est que ce n’est ni un ouvrage de discours sur le deuil (métadiscours), ni un journal chronologique. C’est le deuil de Joan Didion, durant une année.

Écouter un podcast

Abandonnant l’idée d’en dire quelque chose de bien, j’ai cherché un peu ce qu’en disent d’autres. Je ne le fais en principe pas si j’écris quelque chose sur un livre. Je vais voir après avoir écrit. Comme je ne dirai rien du livre, la voie est libre.

J’ai écouté l’épisode L’Année de la pensée magique du podcast Liste de lecture proposé par Ambre Chalumeau. L’introduction est longue et dithyrambique.

Dans tout le podcast, on sent une fascination de la narratrice pour Joan Didion. Elle en fait peut-être trop (sur la forme), mais tape plutôt juste (sur le fond). Si vous avez envie de quelque chose sur ce livre, ce que je n’ai pas écrit, écoutez ce podcast!

Interroger un podcast

Dans ce podcast, ce sont les questions herméneutiques qui m’ont le plus interpellé. C’était déjà ce qui me perturbait et m’a convaincu de ne rien dire du «roman». Toutes les citations de la suite de la page sont transcrites du podcast (je souligne).

On y va!

[Le mari de Joan Didion] est mort d’un arrêt cardiaque, soudainement. L’autrice ne s’y était pas du tout préparée mentalement. Alors, c’est après coup qu’elle a dû effectuer un travail de compréhension. Et c’est ce travail-là qu’elle a documenté dans son livre.

Ce que je sais, c’est que l’on ne peut jamais se préparer au deuil. Penser que l’on peut tout préparer «avant coup», se préparer à tout, c’est une chimère. Je suis donc un peu surpris de cette révélation dans le podcast. Mais peut-être que j’ai une idée du processus de deuil, indirecte, par ma femme Diane Friedli qui a célébré des centaines de services funèbres.

Elle nous fait le cadeau d’une grande capacité d’analyse, mais surtout d’une immense honnêteté.

Elle raconte ses pensées sur le vif, sans filtre. Mais pas de manière décousue, ce n’est pas juste un carnet de notes, au contraire. Tout est extrêmement clair, bien formulé, intelligent, mais aussi incroyablement sincère. Elle ne nous ment jamais, même par omission.

Dans ces 2 citations du podcast, c’est un peu plus compliqué. Bien entendu, je suppose que Joan Didion a été honnête. Mais comment affirmer qu’elle ne nous ment jamais, qu’elle n’omet rien?

L’idée que l’autrice contrôle complètement son récit ne tient pas la route. Un texte dépasse toujours son auteur ou son autrice. Les lecteurs et lectrices y greffent du sens, y ajoutent leur compréhension.

Je trouve qu’il serait plus fort d’assumer la subjectivité de Joan Didion. Cela ne rendrait pas le texte moins fort, au contraire. Et même si un fait qu’elle décrit n’est pas la vérité, ce peut être sa vérité, ou la vérité de la narration. Beaucoup plus puissant!

Remarques théologiques ou religieuses

À un moment, Ambre Chalumeau nous dit que c’est «l’extraordinaire qui émerge dans l’ordinaire».

D’un point de vue théologique, c’est Noël. Quelque chose qui est reconnu comme un événement dans la banalité d’une naissance dans des conditions misérables. À force d’embellir ou d’éthérer les choses, la religion parfois a cassé l’ordinaire (et a tout cassé)!

Quand la narratrice du podcast parle de l’«ordre des choses», je ne peux m’empêcher de sourire et de penser au livre de Marion Muller-Colard qui porte ce titre. Un livre théologique très accessible que je recommande vivement.

On en a parlé à sa sortie comme du premier grand livre non religieux sur la question du deuil.

Je me demande ce que signifie cette phrase. Est-ce que cela signifie que les grands livres sur le deuil sont généralement religieux? Est-ce que cela signifie que ce livre est fréquentable parce que non religieux?

En contexte de laïcité française, je sais que le religieux dérange. Pourtant, dans le livre, il y a plein de références religieuses (sans être forcément théologiques). La religiosité des États-Unis n’est pas celle de la France, évidemment.

Un livre qui parle de mort, mais qui est avant tout sur la vie, l’amour, la famille.

Finalement, c’est cette phrase de l’envoi du podcast qui m’interroge le plus. Parler de la mort se limiterait à parler seulement de la mort?

En contexte protestant réformé, un service funèbre a vocation à s’adresser aux vivant·e·s. L’idée n’est pas de bénir un corps ou un cercueil, mais d’envoyer celles et ceux qui sont encore là dans le monde avec confiance. Au moment de la mort, il faut absolument parler de la vie. Pour commencer le travail de deuil.