Ecosia, baratin et bonne conscience
Je ne supporte pas qu’Ecosia débarque dans toutes les discussions sur le réchauffement climatique. C’est du pur baratin, mais il reste plein de monde pour y croire.
La phrase clé, c’est: «Moi, j’utilise Ecosia!» Il faut l’asséner avec condescendance mais en gardant un regard naïf d’idéaliste. Pour passer ensuite à l’inquisition: «Et toi, tu ne l’utilises pas?» Non, je ne l’utilise pas.
Ce billet suit ma lecture de Comment chacun peut lutter contre le réchauffement climatique par Francesca Sacco pour ProtestInfo, un des plus mauvais «articles» sur le sujet depuis longtemps.
Il y aurait tant à dire que je me limiterai à quelques commentaires.
À chaque fois qu’une recherche est effectuée, de l’énergie est consommée. Énergie verte ou non, c’est de l’énergie, de la bande passante, tant du côté de mon périphérique de des serveurs.
Donc, l’idée d’utiliser Ecosia, c’est bien celle de passer par un moteur de recherche. Si possible pour tout et pour rien.
Si je saisis Nicolas Friedli dans ma barre d’adresse du navigateur, il déclenche une recherche.
De fait, c’est n’est plus une barre d’adresse, mais une barre d’adresse et de recherche.
Alors que si je saisis progressivement nicolasf... au même endroit, après avoir visité le site une seule fois, je n’effectue aucune recherche.
Nada.
Tu as compris le truc, avec Ecosia, si je fais le premier choix, je consomme plein d’énergie mais je plante des arbres. Et si je fais le second, je ne consomme aucune énergie inutile mais je ne soigne pas ma bonne conscience et ni la forêt amazonienne. Franchement, tu y crois 5 minutes, à ce bullshit?
Je pense qu’il vaut mieux minimiser les recherches, donc je te propose d’aller voir Ecosia si cette bouse te plaît. C’est bien un lien qu’il aurait été intéressant de faire figurer dans l’article de départ, justement pour ne pas déclencher de recherche pour rien. Sauf si tu es convaincu·e qu’il faut en faire un maximum. Parce que des graines, des arbres, la forêt, la vie, la Création…
Avec le truc des arbres, il faut faire un peu de raisonnement par l’absurde. Si je lance un bot qui accumule les recherches, alors que planterai plus d’arbres. Avec quelques ordinateurs, je crée des nouvelles forêts. Évidemment non.
Le vrai problème, c’est qu’à chaque fois qu’Ecosia a gagné quelques graines, d’autres se sont foutus des paquets de pognon dans les poches. En gros, c’est Microsoft qui est à la manœuvre avec Bing et sa régie publicitaire. Tu as une recherche qui fait gagner quelques brouzoufs à Ecosia, c’est parce que Microsoft s’est fait bien plus de brouzoufs et qu’il t’en donne un peu.
Et si Microsoft se fait plein de brouzoufs, c’est bien que quelqu’un d’autre en a dépensé plein en pub. Aramco, Gazprom ou Total? Delta Airlines, Ryanair ou EasyJet? Coca-Cola, Nestlé ou Pepsi?
Tu comprends l’histoire. Tout ce système entretient des régies publicitaires, le capitalisme de surveillance, les data centers gigantesques, etc. Pour quelques graines et beaucoup de bonne conscience.
Les trucs façon «légende du Colibri» m’insupportent. Chacun·e «fait sa part», selon le système de l’obscur Pierre Rabhi, et tout va bien. Tout va bien… Tout va bien… Jusqu’à l’atterrisage.
En passant, l’article du haut de page suggère l’avion seulement pour les longs courriers (mieux vaut un long vol qu’un court), recommande les trottinettes (fatalement électriques) et suggère que chacun·e a une voiture (mais qu’elle peut de temps en temps rester au garage). Tu mesures l’immensité de l’exercice «écojournalistique»?
Donc, pour le numérique, avant de faire de la merde avec des questions de luminosité d’écran, de recherche Ecosia ou de vidage de la boîte mail, fais des choses qui produisent de l’effet:
- ne fais pas de recherche inutile pour arriver sur des sites que tu fréquentes souvent et qui se trouvent dans ton historique
- ne t’abonne pas à des lettres de nouvelles (newsletters) bourrées de traqueurs mais lis des flux RSS
- bannis les sites lourds et médiocres plutôt que de changer ton périphérique parce qu’il rame
- filtre les publicités directement dans ton DNS par exemple avec NextDNS que j’utilise au quotidien (lien affilié)
Tu peux aussi donner l’exemple par ton propre site, en évitant un résultat médiocre comme celui de l’article initial qui nous guide aujourd’hui.
Tu peux gérer ton cache correctement, abandonner les traqueurs, supprimer le Javascript inutile, réduire les ressources CSS inutilisées. En résumé, éviter «d’énormes charges utiles du réseau» (ce sont les mots du test PageSpeed Insights de l’article initial, pas les miens).
À mes yeux, le plus important est de produire le plus léger et simple possible. Parce que de manière indirecte, ce sont les lourdeurs et lenteurs qui incitent au changement de téléphones et d’ordinateurs. Et là, tu vas voir dans le calculateur d’empreinte carbone de l’ADEME (Agence de la transition écologique française) que le problème, c’est bien la construction des outils. Ce n’est pas de l’obsolescence programmée au sens strict, mais de de l’incitation au changement.
Et là, les journalistes et autres responsables de sites très lus ont un rôle à jouer. Parce que nous avons un gros problème de ce côté, dont parle Alex Russell dans The Performance Inequality Gap.
Mais c’est évidemment beaucoup plus compliqué de réfléchir à mes propres pratiques, d’accepter des concessions sur mon site, de conserver mon matériel un peu plus longtemps, etc. que de lancer la phrase magique et de s’en laver les mains:
En attendant, tu utilises Ecosia?
Je me réjouis de lire la prochaine version de ce genre d’«article» avec intégration des considérations sur l’intelligence artificielle (IA). J’imagine déjà un IAcosia comme attrape-gogo pour les journalistes.