Catégories
Purgatoire

Réel contre virtuel, une opposition à risques

Régulièrement, la question du réel contre le virtuel se pose. En 2020, la crise sanitaire mondiale se charger de la remettre au goût du jour. L’interdiction de certaines activités en présentiel impose des pratiques à distance ou en virtuel. Sauf s’il est préférable d’abandonner purement et simplement ces activités un certain temps.

Il m’est arrivé de réfléchir une peu au sujet par le passé. Notamment en m’intéressant aux mutations que le web et les réseaux sociaux imposent aux institutions. Voici quelques lignes sur la thématique du réel versus virtuel pour nourrir vos réflexions et aider, peut-être, aux choix.

Communauté

Les personnes qui doutent de l’importance de la rencontre physique, en présence, en un temps et en un lieu, sont rares. La communauté réunie est essentielle à nos vies sociales: soirée entre amis, repas en famille, cafés ou cultes.

En ce sens, il faut dynamiter de toute urgence une idée reçue. Les «communautés sur Internet» ne sont pas des agglomérats d’individus parfaitement solitaires. Au contraire, les geeks adorent se retrouver dans la vie bien réelle. Le soin apporté à l’ambiance des conférences Beyond Tellerand ou Smashing Conf invite à penser que ce sont des moments d’exception, ce que tous les compte-rendus démontrent.

La spécificité de la communauté geek, c’est qu’elle démarre par une communauté dite virtuelle puis crée des rencontres dites réelles quand elle en ressent le besoin. Autrement dit, ce n’est pas la routine qui crée la rencontre, mais l’envie.

Celles et ceux qui pensent encore que les communautés virtuelles sont vides de sens feraient bien de regarder la conférence de Steve Francia: Drupal and the secret of my success. La sincérité de son témoignage et la force de la communauté pourraient faire réfléchir dans les familles et ailleurs.

En conclusion, j’observe que celles et ceux qui dénigrent les communautés non présentielles ne les ont probablement jamais pratiquées.

Par la suite, j’essaie de lire les enjeux quand le présentiel — être ensemble au même moment dans un lieu précis — n’est pas possible.

Matérialité

J’ai donné plusieurs dizaines de formation web et j’ai entendu les mêmes remarques à chaque fois. De même dans des discussions privées où mes interlocuteurs m’ont expliqué que certaines choses matérielles étaient meilleurs qu’un truc dématérialisé. Réel contre virtuel, encore…

Réel contre virtuel: la bouteille à la mer
Un objet bien réel pour des destinataires virtuels.

Tu sais, un courrier papier, c’est quand même plus vrai qu’un courrier électronique. Tu sais, un livre imprimé, c’est un vrai livre. Les exemples pourraient être multipliés. Ainsi, il y aurait une hiérarchie de valeurs selon la réalité physique de la chose.

Je veux bien que certaines personnes défendent ce genre de thèses, mais ce n’est ni ce que j’observe, ni ce que je vis. Quelques exemples:

  • Les grands-parents qui reçoivent un message WhatsApp avec une photo de leurs petits-enfants sur une plage australienne le considèrent-ils comme sans valeur?
  • Les personnes seules qui écoutent un concert ou un culte sur Espace2 estiment-elles que ça n’a aucun intérêt?
  • Finalement, recevoir un téléphone d’une connaissance qui compte est-il sans importance?

Sans réalité matérielle, un contenu peut compter vraiment. Partant de là, il vaut peut-être la peine de se poser la question d’un autre critère que la seule réalité physique des choses.

Synchronicité

Le téléphone est l’exemple type d’un contenu immatériel qui peut receler une grande valeur. Ce qui se joue dans le téléphone, c’est la synchronicité, l’interaction directe.

C’est le second critère des rencontres communautaires «classiques». Si ce n’est pas le lieu (présence physique) qui compte, c’est le le temps (en même temps dans une même discussion) qui donne sens.

Téléphone ou lettre: réel contre virtuel?
Téléphone ou lettre, qu’est-ce qui compte le plus?

Une fois encore, je veux bien suivre celles et ceux qui estiment que l’interaction et la voix comptent plus que tout à leur yeux. Toutefois je relativise de suite. Tout le monde a connu des téléphones sans contenu, des discussions sans savoir et des non-dits gênants. Un coup de fil, c’est aussi, parfois, l’expression de l’absence de compréhension et de compassion.

Si la synchronicité est vitale, il convient de se poser la question de la valeur de certaines de nos pratiques:

  • Pourquoi entretenir des liens épistolaires — plume et papier vélin, évidemment — alors que personne n’est là au moment de l’écriture?
  • À quoi bon diffuser des cultes radio et télé sans interaction avec l’assemblée?
  • Pourquoi même écrire des livres plutôt que de proposer des conférences bien vivantes?

Je suis profondément convaincu qu’il existe énormément de communications non synchrones de grande valeur. Plus précisément, je crois que des interactions indirectes peuvent apporter encore plus de sens. Où sont le réel et le virtuel dans une lettre?

Réalité ou virtualité de la Bible

Il existerait la voie royale sous forme de rencontre communautaire physique bien réelle en un lieu et un temps précis. Et il existerait donc des modalités altérées appelées virtuelles. Le texte biblique semble plaider la voie royale:

Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux.

Évangile de Matthieu 18,20

À cet égard, je vous invite à réfléchir à la fois à la Bible (le contenu) et à la bible (l’objet). De manière très simplifiée, l’Évangile a été transmis oralement (sans objet réel) puis par un objet (avec ou sans communauté).

Les protestant·e·s aiment beaucoup Martin Luther, à juste titre. Mais il faudrait aussi instruire son procès. En travaillant à la diffusion de l’objet bible, il a peut être semé le graines du déclin de la communauté. Avec un support qui permet de supprimer la nécessité de la transmission orale au coin du feu, il devient possible d’étudier la Bible seul dans son coin.

Faux procès? Pas vraiment. À notre époque, les applications bibliques sur téléphones sont nombreuses; certaines de grande qualité. Je n’ai pourtant jamais entendu de critiques dans la thématique réel contre virtuel au sujet des ces outils. Ce qui s’insinue, c’est que le curseur entre réel et virtuel peut-être déplacé par les «analystes». Si une personne étudie la Bible, qu’importe que ce soit une bible papier ou une application biblique. La Bible, c’est bien; le débat attendra!

Les Églises sont virtuelles et réelles depuis toujours

Au fond, les Églises ont de tout temps utilisé le virtuel. Elles peuvent s’en défendre, parce que le réglage du curseur change, mais c’est indéniable. Qu’on en juge:

  • Le protestantisme ne raffole pas du concept de communion des saints, mais l’idée a bien marqué des siècles de théologie chrétienne. C’est toujours le cas dans dans plusieurs Églises.
  • Lors d’une cérémonie, il n’est pas rare d’entendre parler de la communauté, en tant que celles et ceux en ce lieu et celles et ceux qui ne sont pas là.
  • Enfin, les discussions théologiques sur Église visible et Église invisible pourraient nous faire réfléchir au rapport entre réel et virtuel.

J’affirme que les Églises ont de tout temps utilisé le virtuel. Et on me rétorquera une fois encore que le vrai, c’est le culte ou la messe du dimanche matin. Jusqu’ici, nous avons peu parlé de crise. Allons-y!

Réel contre virtuel en situation de crise

Partant d’une proposition idéale — plutôt idéalisée… — de rencontres en présence, la pratique en cas de crise sanitaire comme celle du Covid-19 exige des abandons. En effet, il n’est pas possible de se retrouver en grand nombre, à un endroit donné, en un moment précis. Plusieurs pistes:

  • premièrement l’abandon du lieu (matérialité) pour proposer quelque chose en ligne et synchrone comme une visio-conférence
  • deuxièmement l’abandon du temps (synchronicité) pour proposer un objet matériel comme un courrier
  • troisièmement l’abandon du matériel et du synchrone pour proposer des billets de blog stimulants

Ce que j’ai observé, vu, entendu durant cette crise Covid-19, c’est qu’il est est possible de faire autrement, en prenant soin de se pincer le nez et de le faire sans enthousiasme. Et en serrant les dents pour espérer passer la crise et revenir rapidement au bon vieux vrai réel.

Une fois encore, je n’ai rien contre cette volonté de faire comme avant. Je conçois que d’aucun·e·s préfèrent un bon café communautaire à un billet de blog ou une émission radio. Dans les circonstances actuelles, le blog ou la radio, ça passe… Mais après la crise?

À moins que le vrai enjeu ne soit différent. Le christianisme, le protestantisme et ses Églises vivent une crise bien assez sérieuse — Covid-19 ou non — pour déroger sans délai ni limite de temps au strict usage des rencontres présentielles.

La question n’est pas de savoir si j’aime le web (ou le virtuel), mais s’il est raisonnable de faire la fine bouche quand il s’agit de proclamer un message. Encore faut-il admettre une crise de fond avant Covid-19 et de tout évidence après.

Une frontière artificielle entre réel et virtuel pour se réconforter

Je viens de faire ce petit parcours avec vous et me dit, comme à chaque fois que j’y réfléchis, que cette distinction entre réel et virtuel est une imposture intellectuelle. Elle ne résiste pas à l’analyse. En conséquence, il faut l’abandonner sans tarder.

La frontière entre virtuel et réel est façonnée en permanence par les époques. Tellement souvent déplacée qu’elle en devient caduque. Le téléphone faisait peur et ne valait pas la lettre. Alors qu’aujourd’hui on s’enorgueillit de téléphoner aux personnes seules. Le texte était mort avec l’arrivée de la télévision, mais le SMS, puis WhatsApp, ont rebattu les cartes. Un contenu qui interpelle, stimule ou réconforte s’accommode de tous les médias.

Finalement, la seule constante que j’ai trouvée dans ce débat sur réel contre virtuel, c’est que toutes les personnes qui m’ont interpellé sur le sujet n’avaient aucune intention d’entendre mon avis. Ce qu’elles souhaitaient communiquer, c’est que la différence entre les deux est claire, parce qu’un est bon et l’autre mauvais.

Chez ces personnes, le terme «virtuel» est fondamentalement dépréciatif. Au risque d’une réflexion tautologique:

  • je fixe la frontière entre ce que je souhaite et ce que je ne souhaite pas, entre ce que je maîtrise ou ne maîtrise pas, etc.
  • puis je qualifie ce que je souhaite ou ce qui me rassure de réel
  • ensuite je disqualifie ce qui me déplaît ou me fait peur en le traitant de virtuel
  • enfin, fier de ma frontière arbitraire, je dis qu’il faut faire ce que je pense qu’il faut faire…

Si cette démarche tautologique paraît réconforte, elle est mortifère et entretient la crise. Pas la crise sanitaire, qui passera. Mais la crise de fond, qu’il faudra bien aborder de face.

Le risque encouru quand une opposition est maintenue entre réel et virtuel, c’est de nous laisser croire que nous sommes dans le juste, dans la bonne catégorie, du bon côté des choses. Ce faisant, l’observation fine de notre époque et l’analyse des pratiques de nos contemporains pourraient bien passer à la trappe. Clap de fin!

Une réponse sur « Réel contre virtuel, une opposition à risques »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *