Intranquillité ou rupture de l’immédiateté

En 1982 paraît Le Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa. En 2016, c’est L’intranquillité de Marion Muller-Colard qui sort de presse. Il existe peut être un lien avec la «rupture de l’immédiateté» dont parlait souvent mon professeur de théologique pratique.

Néologisme

Une rapide recherche me montre que le mot est né en français sous les plumes d’Henri Michaux et dans la traduction de Fernando Pessoa:

Le mot «intranquillité», qui a été préféré à «inquiétude», est entré en français avec ce titre en 1988, même s’il avait été auparavant employé par Henri Michaux dans un poème peu connu, à l’insu de Françoise Laye et de Robert Bréchon. Pessoa avait également utilisé un néologisme en portugais. Le terme exprime le contraire de la tranquillité, de la sérénité, mais il ne signifie cependant pas l’agitation ou l’excitation.

Le Livre de l’intranquillité dans Wikipédia

Dans sa nouvelle traduction, le titre a changé pour devenir Livre(s) de l’inquiétude. Peut-être qu’il n’était pas compréhensible. D’ailleurs, je ne l’avais jamais entendu avant qu’il ne débarque en théologie.

Intranquillité en théologie

Et voilà que la théologienne française Marion Muller-Collard a la bonne idée d’exhumer (ou de recréer) le terme «intranquillité». C’est le titre de son livre publié chez Bayard.

Je te le dis sans détour, ce livre m’a déçu à sa sortie. C’est un très bon livre, mais… L’Autre Dieu. La Plainte, la Menace et la Grâce, paru 2 ans plus tôt est tellement bien.

En passant, je te signale qu’Alice Corbaz parle brièvement de L’Autre Dieu dans cette émission radio: Faire le deuil dʹune promesse de vie qui ne se réalise pas. Le témoignage touchant et courageux; l’émission remarquable.

Au fond, peut-être que j’ai été perturbé par le concept même d’intranquillité; trop proche, de la rupture de l’immédiateté?

Marion Muller-Colard parle de son livre à Campus protestant.

Rupture de l’immédiateté

On va faire court. Pierre-Luigi Dubied, mon professeur de théologie pratique, parlait (très) souvent de «rupture de l’immédiateté». Comme je viens de le dire, je trouvais que le bouquin peu tranquille de Marion Muller-Colard parlait de la même chose. J’avais certainement tort.

Donc, l’immédiateté chez Pierre-Luigi Dubied, c’est la capacité à réaliser des actions, à mener sa vie et à avancer sans réflexion de fond. Heureusement qu’elle existe; s’il fallait une analyse existentielle à chaque fois que je fais la vaisselle. Elle est donc plutôt positive dans la routine du quotidien.

Par contraste, la rupture de l’immédiateté est le moment où la routine ne fonctionne plus. Un grain de sable est entré dans le rouage du fonctionnement «normal». Pour avancer, il faut analyser une situation, résoudre un problème, formuler ce qui se passe ou changer de paradigme. Tu vois le truc? La tuile qui t’arrive dans la vie et qui t’oblige à te poser…

Sauf que, la rupture de l’immédiateté, ce n’est pas seulement une tuile dans l’existence. C’est ce que j’ai toujours apprécié dans l’approche de mon professeur à Neuchâtel. La rupture, c’est aussi une dissonance dans un morceau de musique, un motif dérangeant en peinture, une cassure dans un roman ou une injonction paradoxale.

Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre!

Jean 8,7

Tu vois le truc, pour les scribes et les pharisiens. Un péché; on lapide. Et là, prends 2 minutes pour envisager ton cheminement mental si tu as la pierre dans la main. Rupture, reformulation. Tu la lanceras ou non mais ton immédiat a pris un coup.

Tranquillité ou intranquillité de la mer.
La mer: tranquillité ou intranquilité?

Intranquillité de la foi

Ce que je n’avais pas bien compris à la lecture du livre, c’est que l’intranquillité, je crois, porte surtout sur la foi. La vidéo postée ci-dessus dit plus ou moins la même chose. Il faudra que je le relise un peu plus attentivement.

La rupture de l’immédiataté est plus large. Mais Pierre-Luigi Dubid, à ma connaissance, n’a pas écrit de bouquin sur le sujet. Dommage. Dans mon quotidien et avec Diane, je pense qu’on va continuer à utiliser cette formule à l’écoute d’une chanson ou devant un tableau. Provisoirement?

Si l’actualité de l’intranquille t’intéresse, je te signale que l’idée est reprise. Dans un article récent de Réformés, le chercheur Anthony Feneuil «prône l’intranquillité de la foi».

Le doute est souvent considéré comme à la marge de la foi. Au contraire, je tente de montrer qu’il en est l’essence même. Ce livre est un éloge de «l’inquiétude» de la foi, plus que du doute. Ce qui est contraire à la foi, c’est la certitude au sens de «l’arrêt».

Anthony Feneuil

J’aime bien l’idée, mais elle ne suffit pas à me donner envie de lire son bouquin. Je préfère, je crois, continuer à découvrir, voire à chercher, des ruptures dans mon quotidien.


Comme on parle de littérature, je te signale qu’il existe une librairie nommée L’intranquille à Besançon. Et qu’en musique, tu trouveras ce titre chez Christine and the Queens.