Écrire en images

Au-delà du figuratif, que peut-on écrire en images? Comment les images numériques sont-elles du texte même sans donner à voir le moindre texte? Pourquoi le texte en image n’est pas du texte pour les moteurs de recherche? Et que faire des codes QR pour dépasser le lien?

L’art et les mutations de l’époque

Ce qu’il y a de génial quand tu visites un exposition avec tes enfants, c’est qu’ils te posent toujours des questions inattendues. Moins de préjugés, moins de pré-compréhensions que leurs vieux parents.

Dernière visite en date, Gustave Caillebotte à la Fondation Gianadda de Martigny. L’occasion de leur expliquer le contexte de l’époque. J’évite d’«expliquer» les œuvres, n’étant pas spécialiste de la chose…

Donc, leur dire que tout était en train de changer. Et leur montrer ce qui est particulier dans les tableaux du peintre:

  • la présence du prolétariat ouvrier (p.ex.: Les raboteurs de parquet ou Les peintres en bâtiment)
  • le sujet absent du tableau, quand le personnage regarde ce que tu ne vois pas (p.ex.: Jeune homme à sa fenêtre, Intérieur, femme à la fenêtre ou Portrait d’homme)
  • la construction métallique et sa modernité (p.ex.: Le pont de l’Europe ou Vue prise à travers un balcon)
  • les loisirs (toutes les peintures de barques et de voiliers)
Le pont de l'Europe de Gustave Caillebotte.
Le pont de l’Europe de Gustave Caillebotte à la Fondation Gianadda de Martigny.

Tu comprends le truc. L’idée, ce n’est pas de leur dire que c’est bien ou pas bien, beau ou pas beau, etc. C’est de leur dire que le contexte social et technique change et que ça se voit.

À propos de l’impressionnisme

D’un point de vue esthétique, je n’aime pas beaucoup l’impressionnisme. Mais d’un point de vue herméneutique, c’est une autre histoire. Ça me fascine!

Ce qui est bien quant du visites souvent des musées et des expos avec tes gamins, c’est que tout se répond. Et là, tu rappelles à leur bon souvenir Licht und Leinwand vue en 2019 à Karlsruhe. Le propos est le suivant. La photographie impose à la peinture de se réinventer, parce qu’elle devient plus précise. Sauf pour la couleur et pour le mouvement. Les peintres jouent sur la couleur et sur le mouvement… jusqu’à ce que la photo les rattrape.

Écrire en images, écrire le ressenti plutôt que décrire… Et le texte, dans l’histoire? J’y viens.

Peinture & photographie

C’est dans L’écriture sans écriture. Du langage à l’âge numérique que je trouve la piste qui m’incite à rédiger ce billet:

Avec l’essor du web, l’écriture à rencontré sa photographie. Par cela, j’exprime que l’écriture à rencontre une situation équivalente à ce qui est arrivé à la peinture lors de l’invention de la photographie, une technologie tellement plus adaptée à la reproduction de la réalité que la peinture, pour survivre, à dû changer radicalement de trajectoire. Tandis que la photographie luttait pour des images plus nettes, la peinture se voyait contrainte au flou qui menait à l’impressionnisme.

Kenneth Goldsmith

Tu captes le truc, évidemment. Toutefois ce n’est pas si évident pour tout le monde et à toutes les époques. La preuve, dans le même ouvrage:

En 1974, Peter Brüger était encore en état de revendiquer que «si l’avènement de la photographie a rendu possible une reproduction mécanique précise de la réalité, la fonction mimétique des beaux-arts s’atrophie. Mais les limites de ce modèle exploratoire deviennent claires lorsque l’on se souvent qu’elles ne peuvent pas s’appliquer à la littérature. Parce qu’en littérature aucune innovation ne pourrait produire un effet comparable à celui de la peinture» Et bien si, désormais.

Kenneth Goldsmith

Plutôt que de commenter ces citations, je te laisse les relire et les digérer. Elles ne sont pas si évidentes.

Écrire sur les images

En soi, c’est terriblement banal. Un texte sur une image, c’est ce que l’on voit partout, des couvertures de bouquin aux affiches. L’informatique a rendu cela simple. À titre d’exemple, la couverture du catalogue de l’exposition de Karlsruhe.

Licht und Leinwand
Couverture de Licht und Leinwand

Pourtant, sur le web, c’est (souvent) différent. Les pages ne sont pas composées par un graphiste qui choisit, aligne, essaie. Tu télécharges une image d’illustration chez Pixabay, tu entres le titre de ton article et la page se crée. Jamais tu ne fais de choix artistique.

De plus, le format et la taille de l’image varient en fonction des écrans. De même que celui de la police d’écriture qui peut parfois changer complètement d’un périphérique à l’autre. Ainsi que les coupures de mots. Tu vois de quoi je parle: les grosses bannières en haut des sites.

Je sais bien qu’aujourd’hui, il est possible d’aligner et calibrer les choses proprement, notamment avec les blocs de Gutenberg dans WordPress. En général, c’est tellement laid que j’aurais préféré que cela n’existât pas. (Je ne te ferai pas un exemple ci-dessous.)

On n’est ni dans l’art, ni dans la littérature. Mais ce qui se passe rejoint quand même les citations du haut de page. La technique change fondamentalement ce que l’on produit, sans même parfois que tu en prennes conscience.

Texte en image

L’autre «solution», c’est de continuer un travail graphique et de créer des images qui «portent» le texte. Tu vois l’histoire: au lieu de mettre en page correctement ton contenu avec des outils du web, tu crées une image, une capture d’écran de PDF, voire d’un fichier édité dans Word (avec les soulignements orthographiques…).

Et tu balances cela sur ton site web. C’est «beau», tellement plus beau que ta page de simple texte. Le problème, c’est que c’est illisible sur un smartphone. Et surtout illisible par les moteurs de recherche.

Avec le texte en image, tu crées une page qui n’existe pas! Un texte littéraire composé ainsi se prend donc un vilain coup de bâton derrière la tête. Il n’est pas référencé, pas visible dans la recherche de ton site et pas lisible par beaucoup. Le paradigme papier-bouquin saute.

Écrire dans les images

Ce que j’aime beaucoup chez Kenneth Goldsmith, c’est qu’il te bouscule volontiers. Regarde cette image du restaurant Sherlock Holmes.

Restaurant Sherlock Holmes

Et bien elle est aussi un texte. Non pas le texte écrit sur la devanture, que tu peux lire, mais son code (que ton navigateur décode). C’est du JPG. En voici un extrait très court:

¦ÈOS¤n<83>ù^Q<8f>?Ç##,£ÁuøsÁk<98>¥ÚJ<99><93>ðÒ<92>¡u"ê'kyqW¼^^«G<8d>^L<8b>§r<9c>Èøÿ^@Âî,¶Si!ÕCqD^X¯)³¾úOLVÏ^HÁ-x×É <8b>%^Y<96>VÇÙ^Ob¸9ô^{<90>âýfø®ÖÔ^TKn<84>^_1Ô@õ7Ã><90>·Îda/<81>¬^El?^Hß^O    )+K<9a>omì@Ã>2^V<8c>Ô®^?

Et maintenant, je colle (3 fois) dans le fichier ouvert dans un éditeur de texte (et non dans un éditeur d’images) le premier paragraphe de l’article sur les Chutes du Reichenbach de Wikipédia. Je sauve l’image. Et voilà!

Sherlock martyrisé
Sherlock édité en texte!

Tu trouves cela bizarre ou inutile. Voici ce qu’en dit Goldsmith (nous ne sommes qu’au début de son bouquin):

Ce que nous expérimentons pour la première fois, c’est la capacité du langage à déformer tout autre média, qu’il soit image, vidéo, musique ou texte, quelque chose qui représente une rupture avec la tradition et ouvre la voie à de nouveaux modes d’emploi du langage. Les mots sont actifs et affectifs de façon concrète. Vous pouvez prétendre que ce n’est pas de l’écriture au sens traditionnel, vous aurez raison.

Kenneth Goldsmith

Pour moi, c’est complètement fou. Un peu l’histoire des impressionnistes. Ils passaient pour dégénérés; ils passent aujourd’hui pour des génies. (Et là, tu lis le passage sur le legs de Gustave Caillebotte dans Wikipédia.)

Et tu comprends pourquoi j’ai fait ce détour du début de l’article. Caillebotte, c’est le type qui avait vu tant les mutations de son temps que la valeur artistique de l’impressionnisme. Et ça, j’aime!

J’arrête avec L’écriture sans écriture et te propose une piste moins radicale.

Le texte en code QR

On a pris l’habitude d’utiliser les codes QR comme des liens. C’est vrai que c’est l’usage le plus fréquent. Toutefois, en réalité, le QR encode un texte (qui peut être un lien). Exemple, l’image est un lien:

Écrire un code QR qui renvoie vers theologique.ch.
Lien vers theologique.ch.

Mais je peux aussi décider qu’un code ne comporte que du texte. Et ne soit donc pas compris comme un lien. Exemple d’une image qui est un texte:

Écrire le prologue de Jean en image code QR.
Le prologue de Jean en code QR.

J’espère que tu as bien compris: il ne s’agit pas d’un lien vers le prologue de Jean. Mais le texte de Jean 1,1-18. Scanne, tu verras! L’image est le texte; le texte est l’image.

En passant, si l’image n’est pas très parlante pour toi, sache que les moteurs de recherche sont dans le même embarras avec le texte en image…

3 propositions pour écrire en images

Tu as bien compris que le sujet est bigrement compliqué. Ou alors, il ouvre tellement de champs qu’il flanque le vertige. Je suis au tout début de mes réflexions. En ce domaine, tout reste à inventer. Mais j’ai quelques idées, parce que les code QR s’installent vraiment dans notre quotidien (enfin!):

  • Graver des textes dans le code QR. Une utilisation fonctionnaliste du code. En considérant que ces images sont belles, parce qu’elles remplissent leur fonction. Tu vois l’idée. Un dalle en bronze au sol d’une église qui serait le code du prologue de Jean. Le contenu ne variera pas; gravé dans le bronze. Il s’use, il vit. Esthétique.
  • Diffuser la pensée du jour. On reste dans le même contexte ecclésial. Un code QR en vitrine, gravé sur métal, qui renvoie à la parole de Pain de ce jour. Pas à un site qui propose le texte parmi 1000 autres contenus, juste le texte du jour. (Techniquement, une page web sans navigation qui change quotidiennement?)
  • Renvoyer à du son. Du texte, mais pas écrit. Du texte lu, du texte oral, que du texte. Sans musique, sans jingle. Peut-être même en boucle, sans début ni fin. Littérature ou imposture?

On s’arrête là pour aujourd’hui. Je suis prêt à discuter du sujet avec toi, parce que ça m’intéresse beaucoup. On peut même parler de l’esthétique du code, qu’ils soit QR ou non…


Remarque. La stéganographie est une méthode de chiffrement qui consiste à insérer du texte dans une image sans en modifier l’aspect. Le contraire de l’exemple de Sherlock ci-dessus.